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La vie des compagnons – Houdheyfah ibn Al Yamaan – Partie 2 : la vie du compagnon Houdheyfah

La vie des compagnons – Houdheyfah ibn Al Yamaan – Partie 2 : la vie du compagnon Houdheyfah

Homme avec son âne

Dans cette deuxième partie, nous allons parler de la vie du compagnon Houdheyfah. Nous mentionnerons aussi certains de ses privilèges.

Houdheyfah, le « gardien des secrets »

On appelait Houdheyfah ainsi : « as-saahibou-s-sir », c’est-à-dire le « gardien des secrets ». Pourquoi ? Le prophète lui avait donné, à lui et lui seul, les noms des hypocrites de Médine.

Panorama de Médine
Panorama de Médine
Aparté : les hypocrites de Médine

Il faut bien se rendre compte qu’à Médine, une partie des gens étaient hypocrites pour diverses raisons. À La Mecque ce n’était pas le cas, car la ville était polythéiste ; les Mecquois associateurs persécutaient les musulmans. Ainsi, il fallait vraiment être sincère pour être musuman ! Mais une fois que le prophète s’est installé à Yathrib (qui devint Médine), certains ont prétendu embrasser l’islam tout en n’ayant pas la foi dans leur cœur. Ils faisaient ceci pour différentes raisons : s’intégrer à la société, avoir des fonctions…

Pourquoi ce privilège de Houydheyfah ?

Pourquoi le prophète a choisi Houdheyfah comme gardien des secrets ? C’est difficile à dire et en définitive, seul Allah sait. On note toutefois que chacun des compagnons a été béni par un attribut que les autres n’avaient pas. Chaque compagnon était unique, et Houdheyfah avait un privilège unique lui aussi. Il avait donc ce secret, et il devait le conserver.

Pourquoi donner une liste des hypocrites ?

On peut se poser une autre question : pourquoi donner le nom des hypocrites à un compagnon ? En effet, le musulman doit traiter les autres selon ce qu’il voit d’eux, et ne pas aller trop loin. On doit s’en tenir à ce qu’on voit, sans chercher la petite bête ou traquer le moindre défaut. Ainsi, si une personne nous apparaît musulmane et droite, alors on la considère ainsi jusqu’à preuve du contraire.

La réponse est qu’il s’agit d’une protection de la communauté musulmane ; les hypocrites à l’époque du prophète étaient les pires hypocrites de toute l’humanité. Il était sans doute important qu’une personne ait cette liste, pour protéger la oummah.

Aparté : hypocrite au VIIème siècle / hypocrite au XXIème siècle

Être un hypocrite aujourd’hui, c’est loin d’être aussi grave qu’être hypocrite à l’époque du prophète. Bien évidemment, cela reste un grand mal. Mais à l’époque, c’était encore plus grave car il y avait le Messager d’Allah en face d’eux ! De plus, c’était l’époque la plus glorieuse pour la communauté musulmane. C’était le moment où l’islam s’enracina dans la péninsule arabique et a commença à s’étendre. À partir VIIème siècle, les compagnons compileront le Coran, et consigneront les ahadith. Les dommages que pouvaient causer les hypocrites à cette époque étaient bien plus graves qu’à présent ! Car qui peut, en 2018, nuire aux ahadith ou au Coran ? Or à l’époque, certaines personnes pouvaient répandre des choses fausses, et cela aurait pu avoir un impact catastrophique.

Donc ce serait dans un but de préservation, et Allah sait mieux, qu’un compagnon ait eu accès au nom des hypocrites.

Houdheyfah, le référent de ‘Oumar

Ce prérogative aura son importance : plus tard, quand ‘Oumar sera calife, il n’hésitera pas à se référer à Houdheyfah pour les prières funéraires. Pour savoir si la personne décédée était un hypocrite ou pas, il s’en référait à ce compagnon. Si Houdheyfah était absent pour la prière, alors ‘Oumar ne la conduisait pas.

Salat janaza
Salat janaza [prière mortuaire] d’un savant rohingya,
le sheikh Sa’id Al-Amine ibn Chaker (2014)

L’interrogation de ‘Oumar

Un jour, ‘Oumar alla voir Houdheyfah et lui demanda : « Ô Houdheyfah, est-ce que le prophète a mentionné mon nom parmi la liste des hypocrites ? » Alors il lui répondit : « Non, il ne l’a pas fait. »  Puis il ajouta : « Je ne répondrai plus à cette question pour qui que ce soit d’autre après toi ».

D’ailleurs, certains ont considéré cette question comme problématique. En effet, le prophète (paix et bénédiction sur lui) a déjà dit à ‘Oumar qu’il faisait partie des promis au Paradis. N’est-ce pas un paradoxe que l’homme doute de sa propre foi ?

Un questionnement légitime de ‘Oumar, témoignant de sa sincérité

On peut toutefois répondre clairement à ces interrogations :

  • L’une des réponses est qu’une des composantes de la foi, c’est de craindre Allah et de craindre la mécréance. On ne doit pas se sentir à l’abri de la mécréance ni de la punition d’Allah. Ainsi, la véritable foi indique qu’il y aura toujours un conflit interne. On est partagé entre l’espérance et la crainte. Ainsi, la crainte et l’espérance représentent les deux ailes du croyant, comme l’a écrit le savant Ibn al Qayyim al Jawziya (qu’Allah lui fasse miséricorde). La réaction de ‘Oumar est donc logique : il ressent la crainte qui accompagne tout vrai croyant. Cela indique la sincérité de ce grand homme.
  • Une autre réponse, qui n’est pas en contradiction avec la précédente, est que ‘Oumar a pu craindre que son état ait changé, entre le moment où le prophète lui a annoncé le Paradis, et les nombreuses années écoulées depuis.

Les deux interprétations sont valides.

Calligraphie 'Oumar
Calligraphie indiquant : « Oumar al farouq – Radi Allahou ta’ala ‘anhou »,
c’est-à-dire :
« Oumar le clairvoyant [litt. : celui qui distingue le vrai du faux] – Qu’Allah le très haut l’agrée »

Les renseignements donnés par Houdheyfah

À propos de Houdheyfah, comment a-t-il pu répondre à ‘Oumar alors qu’il devait conserver le secret ? Eh bien, la réponse est que la négation n’est pas l’affirmation. Il n’a pas divulgué un secret, il a seulement nié la présence de ‘Oumar sur la liste. C’est une grande différence : il n’a pas dévoilé la liste des hypocrites, et a donc respecté l’ordre du prophète. De plus, il a dit qu’il ne répondrait plus à une autre question de ce genre : il réaffirma ici son engagement.

Sans doute pensait-il aussi qu’il y avait un bienfait : ‘Oumar était devenu amir al-mou’minine [commandeur des croyants], et cette information de Houdheyfah était de nature à lui donner confiance.

La question au sujet des élus du califat

Autre point, ‘Oumar aurait demandé à Houdheyfah : « Y’a-t-il des hypocrites parmi ceux que j’ai nommés à des postes étatiques ? » (par exemple, des gouverneurs, des généraux, etc.). Houdheyfah répondit : « Oui. ». ‘Oumar a alors interrogé : « Qui ?! », et Houdheyfah reprit : « Je ne peux pas le dire ». Alors après quelques semaines, ‘Oumar renvoya un homme. Il retourna voir Houdheyfah pour lui reposer la même question, et Houdheyfah lui répondit : « Non. »

Ainsi, Houdheyfah a confirmé l’impression de ‘Oumar. Peut-être est-ce pour cette raison qu’Allah a décidé que Houdheyfah se soit vu confier la liste des hypocrites. En effet, si ‘Oumar n’avait pas congédié cet homme dans ces premiers temps de l’islam, peut-être qu’il aurait causé un grand dommage à la communauté musulmane. Et Allah le Sage est plus savant.

Houdheyfah, le conquérant et dirigeant

Les actions militaires de Houdheyfah

Au niveau militaire, Houdheyfah a semble-t-il participé à toutes les batailles aux côtés du prophète. Après la mort du messager d’Allah, il a lutté pour la conquête de la Syrie et d’une partie de la Perse. Il a d’ailleurs joué un rôle central dans la guerre contre l’empire sassanide, dont la religion d’État était le zoroastrisme.

L’empire des Sassanides

Cet empire était très puissant, et il faisait de 6 600 000 km² en 621. On peut comparer cette superficie avec celle de l’Union européenne : celle-là ne s’étend « que » sur 4 500 000 km².

Carte de l'empire des sassanides
Empire des Sassanides au temps des premières conquêtes musulmanes
(VIIème siècle)

Au début des conquêtes, ‘Oumar envoya un compagnon nommé Nou’aim. Plus tard ce dernier envoya une lettre au calife ‘Oumar pour avoir des renforts : la situation devenait critique sur place. ‘Oumar choisit alors Houdheyfah comme dirigeant de cette expédition.

‘Oumar communiqua aussi un message à Nou’aim : « Chaque groupe s’occupera de son propre contingent, et toi, Nou’aim, tu seras à la tête de tous les groupes » et dans le cas où Nou’aim était tué, c’est Houdheyfah qui devait prendre sa place… et c’est exactement ce qui se produisit.

Bataille en Perse
Bataille en Perse

La conquête de villes importantes en Perse

Ainsi, pendant un certain temps, Houdheyfah ibn Al Yamaan prit la direction de l’armée : alors que Khalid ibn Walid combattait les Romains, Houdheyfah combattait les Perses. Ainsi, Houdheyfah ouvrit le chemin à l’expansion de l’islam dans le golfe persique, et il aida à la conquête de villes importantes faisant partie l’Iran et de l’Irak d’aujourd’hui. Il prit avec son armée la ville clé de Hamadân (Iran) et celle de Ray (ville de la province de Tihraan, c’est-à-dire Téhéran, la capitale iranienne).

Une autre conquête majeure fut la conquête de Al-Madâ’in (qui se situe en Iraq), situé à proximité de la capitale de l’empire Ctesiphon. Après la conquête de cette ville, ‘Oumar envoya une lettre à l’armée musulmane, leur demandant de s’établir en dehors de la ville.

Ctesiphon
Ctesiphon [ˈtɛsɪfɒn], capitale antique de l’empire sassanide
Aparté : la politique de ‘Oumar quant aux territoires conquis

Il faut savoir que pour ‘Oumar, les musulmans ne devaient pas vivre au sein des villes conquises. Ils devaient vivre à l’extérieur, à quelques heures de déplacement. C’était sa philosophie, et elle se fondait sur plusieurs raisons : (1) ‘Oumar ne voulait pas que les musulmans s’établissent longuement, pour éviter qu’ils commencent à cultiver et à mener une vie confortable, car cela les éloignerait du combat et des conquêtes. (2) le commandeur des croyants ne souhaitait pas que les locaux ressentent de l’amertume, en voyant les envahisseurs s’installer chez eux et importer leurs coutumes. Il fallait laisser le peuple dans ses habitudes, sinon cela aurait provoqué un ressentiment chez eux. Bien entendu, cela ne s’applique pas au religieux, et il était nécessaire de répandre l’adoration monothéiste consacrée à Allah seul.

La fondation de Koufa

Donc, dans cette perspective, Houdheyfah fut chargé de choisir l’emplacement d’une nouvelle ville pour les musulmans. Après quelques recherches, il trouva un endroit avec de la verdure et suffisamment d’eau, et décida de s’y installer. Il établit ainsi la ville de Koufa, qui allait devenir une ville centrale dans l’empire musulman naissant. Pendant un certain temps, on choisit même cette ville comme capitale pour la communauté musulmane, lorsque ‘Ali ibn Abou Talib (qu’Allah l’agrée) était au pouvoir.

Mosquée de Koufa
Mosquée de Koufa

‘Oumar décida aussi de nommer Houdheyfah comme gouverneur d’Al-Madâ’in. Il s’agissait alors d’une agglomération de plusieurs petites villes.

Houdheyfah, un dirigeant humble et charitable

Une modestie qui impressionna les citoyens

Les livres d’histoire mentionnent que Houdheyfah avait un âne, et qu’il se déplaçait sur son dos. Les gens de Perse (Koufa est situé en Irak, mais à l’époque c’était en Perse) attendaient de voir leur nouveau dirigeant, et ils furent très surpris en le voyant : en effet, c’était un homme vêtu modestement, juché sur le dos d’un âne. Il allongeait même ses jambes car il était assez grand. De plus, Houdheyfah mangeait du pain sec avec un peu de sel dessus. Il donna donc l’impression d’un homme de condition très simple, loin du faste des hommes d’Etat habituels.

Un âne et un homme
Houdheyfah se déplaçait avec un âne, vêtu d’un modeste habit, loin du faste habituel des dirigeants

Une fois arrivé, Houdheyfah lut la lettre de ‘Oumar à la population, et une partie de la lettre leur imposait qu’ils obéissent à leur nouveau dirigeant. Ils devaient aussi lui donner ce qu’il désirait. Les gens pensèrent alors qu’ils devraient donner une partie de leurs impôts à Houdheyfah, comme le font normalement les gouverneurs habituels. Habitués à cette coutume, ils se réunirent et allèrent voir leur nouveau gouverneur, lui disant : « Combien souhaitez-vous qu’on vous donne ? » Alors ce dernier répondit : « Tout ce que je veux de vous, c’est suffisamment de nourriture pour que je puisse manger, ainsi que de l’herbe sèche pour mon âne. »

Les citoyens comprirent alors qu’ils avaient affaire à un dirigeant bien différent de ce dont ils avaient l’habitude !

La réunion à Médine : joie de ‘Oumar

Un jour, ‘Oumar rappela ses gouverneurs pour une réunion à Médine, Houdheyfah retourna donc auprès du calife, et quand il revint il portait les mêmes habits qu’à l’aller, et se déplaçait avec le même âne. Rien n’avait changé !

Petit aparté ici : certains des compagnons, arrivés ont pouvoir, se sont enrichis et ont  amélioré leur condition. Il n’y d’ailleurs rien de mal à cela. Houdheyfah n’a toutefois pas tiré de bénéfice matériel de ses fonctions, et n’a pas pris de salaire. On peut aussi penser au compagnon Salmâne al Fârissî qui n’avait même pas de maison, et c’est une personne de son entourage qui a insisté pour lui en construire une.

Donc, quand Houdheyfah revint avec la même tenue et le même animal, ‘Oumar fut très heureux en le voyant, et il se leva pour le saluer et le serra dans ses bras, et il dit : « Anta akhi wa ana akhouk », ce qui signifie « Tu es mon frère et je suis ton frère. »

Par la suite, Houdheyfah resta le gouverneur de cette métropole et continua à être dirigeant à l’époque du califat de ‘Outhmane.

La mort du compagnon Houdheyfah

Le linceul de Houdheyfah

Houdheyfah tomba malade environ 40 jours après la mort de ‘Outhmane. Alors qu’il était sur son lit de mort, il n’avait pas de kaffan, c’est-à-dire de linceul (l’habit blanc utilisé pour l’enterrement). Des gens allèrent donc acheter un linceul… et ils choisirent un magnifique linceul blanc extrêmement cher, qui coûtait 300 dirhams, soit une très grande somme.

Ils retournèrent ensuite auprès de Houdheyfah. Quand ce dernier vit l’habit, il dit : « Partez et allez l’échanger pour le moins cher que vous trouverez, parce que je ne porterai ces habits que pendant une très courte période. Et ensuite, soit j’aurai le meilleur parmi les meilleurs des vêtements, soit j’aurai le pire des pires vêtements. » Pour résumer, cela n’avait pas d’intérêt qu’ils gaspillent leur argent pour un vêtement qu’il ne porterait que très brièvement. Il voulait donc juste deux morceaux de tissu blanc à un prix modeste (rappelons à ce propos que la sounnah, la tradition en islam, veut que le mort porte un habit blanc).

Les pleurs de Houdheyfah

Une autre fois, sur son lit de mort, Houdheyfah se mit à pleurer. Les gens le consolèrent et il dit : « Je ne pleure pas parce que j’ai peur de la mort, au contraire je l’accueille, mais je pleure parce que je ne sais pas si mon Seigneur est content de moi ».

Houdheyfah décéda en l’an 36 de l’Hégire (soit en 656 du calendrier hégirien), et il fut enterré là à l’endroit de son décès, dans la ville de Mada’in.

Le déplacement de la dépouille de Houdheyfah (en 1933)

En 1933, l’Euphrate, un des principaux fleuves d’Irak, était en train de s’étendre en direction de sa tombe et elle allait être submergée. Alors le roi d’Irak, Ghâzî ibn Fayssal ibn Housseïn (ce dernier était le dernier chérif de la Mecque), a décidé par décret royal de déplacer la tombe de Houdheyfah (notons que le roi d’Irak était un chérif, c’est-à-dire un descendant du prophète). Ils ont donc ouvert la tombe pour déplacer le corps, et ils l’ont enterré à un autre endroit. On a d’ailleurs des images de cette procession qui eut lieu en 1933. On ne peut pas voir le compagnon mais on peut voir son linceul sur les photos.

Houdheyfah linceul
Photographie d’époque, représentant l’assemblée autour de Houdheyfah (qu’Allah l’agrée) entouré de son linceul

Les autorités ont donc transporté son corps à côté de celui de Salmâne al Fârissî.

Ces deux dirigeants de Mada’in sont donc enterrés côte à côte.

Qu’Allah les agrée, et agrée tous les autres compagnons de notre bien-aimé prophète Mouhammad (paix et bénédiction sur lui)

Dans la troisième et dernière partie, il sera question des  paroles prophétiques rapportées par Houheyfah : Partie 3 – Les paroles prophétiques qu’il a rapportées

 

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