contact@la-recherche-du-savoir.fr

La vie des compagnons – Abou Hourayrah

La vie des compagnons – Abou Hourayrah

Calligraphie Abou Hourayrah

L’histoire d’Abou Hourayrah (‘Abd al-Rahman ibn Sakhr ad-Dawsi)

Ayant dressé le portrait d’At-Toufayl, le chef des Daws, on peut à présent parler du membre le plus important et le plus célèbre de cette tribu, à savoir Abou Hourayrah (aussi orthographié Abou Houreyrah ou Abou Hourayra – même s’il est préférable d’ajouter un “h” car le nom se termine par un “ta” marbouta)

De son vrai nom ‘Abd ar-Rahman ibn Sakhr ad-Dawsi, Abou Hourayrah est parmi les deux ou trois plus grands rapporteurs de ahadith, et certains disent même qu’il est le premier.

L’héritage d’Abou Hourayrah

Si on voulait étudier tous les ahadith d’Abou Hourayrah en détail, cela prendrait des années. Il y en a au grand minimum 5700 paroles prophétiques. C’est plus du double ou du triple des ahadith présent dans Al-Boukhari. D’ailleurs, dans le mousnad de l’imam Ahmad, on trouve trois ou quatre gros volumes seulement pour Abou Hourayrah.

Tous les sujets liés à l’islam sont abordés par ce compagnon, qu’il s’agisse de fiqh, de théologie, des connaissances liées au jour du jugement.

Un des objectifs : parler d’Abou Hourayrah pour réfuter ceux qui rejettent la sounnah

L’une des raisons pourquoi il est important de parler de lui, c’est parce qu’il est instrumentalisé par ceux qui rejettent la sounnah, c’est-à-dire la tradition prophétique. En effet, ils prennent son exemple pour discréditer la sounnah, au travers de considérations fallacieuses et mensongères.

L’exemple d’une secte : les coranistes

Comme vous le savez sans doute, il existe plusieurs sectes qui rejettent la sounnah, et ils le font au travers de différents mécanismes. Parmi eux, certains rejettent même l’idée que la sounnah fasse partie de la législation islamique, et qu’on puisse en tirer des règles. Ces gens se font appeler les Qour’aniyounes, c’est-à-dire les coranistes (on en trouve au Pakistan, par exemple).

Ces groupes restent toutefois marginaux, très peu nombreux. Ceci est logique : le musulman moyen ne peut pas accepter qu’on puisse rejeter les enseignements du prophète  صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ . C’est du bon sens ! Le prophète est érigé comme un exemple et le Coran en atteste. Nous devons donc suivre ce modèle.

Celui qui affirme ne pas suivre le prophète Mouhammad ne peut se revendiquer musulman

Ainsi, cette secte est très minoritaire depuis le début, et le restera. Bien peu de gens peuvent dire qu’ils se moquent de ce que le prophète a dit, car c’est du koufr, de la mécréance évidente. Et tout individu qui pense qu’il ne doit pas suivre le prophète  صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ n’est pas un musulman, parce qu’il a rejeté le prophète comme messager d’Allah. Il n’y a pas de voie intermédiaire. Toute personne qui dit : « Je ne suis pas obligé de suivre le prophète  صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ » n’est pas musulmane. On décompte en effet 70 versets dans le Coran qui commandent d’obéir au prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ.

La secte coraniste détache sournoisement les principes coraniques de la tradition prophétique, alors que les deux sont indissociables

Un autre groupe plus conséquent et plus dangereux

Il existe un autre groupe, plus nombreux et plus dangereux, qui est plus subtil. En effet, ils ne disent pas qu’ils rejettent la sounnah, ils disent qu’ils rejettent la préservation de la sounnah.

Ainsi, ils font preuve de scepticisme en disant : « Ce livre sahih Mouslim, il a été écrit par l’imam Mouslim. Mais il est mort bien après la mort du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ, en l’an 261 de l’Hégire ! ». Ils demanderont encore : « Qui est l’imam Boukhari ? Qui est At-Tirmidhi ? » De ce fait, ils jettent le doute d’abord sur ces auteurs d’ouvrages, puis sur les chaînes de narration, par exemple en disant : « Qui est le professeur d’untel ou untel ? Nous ne le connaissons pas ! ».

Enfin, ils remettent en question les sahaba (compagnons du prophète) eux-mêmes, et bien sûr leur cible favorite est le compagnon Abou Hourayrah, et pourquoi donc ? Parce qu’il rapporte le plus de paroles prophétiques ! Si on peut le discréditer, lui et ses ahadith, alors cela peut servir de base pour discréditer les ahadith en général !

 Ainsi, ces gens ne vont pas remettre en question la parole du prophète, mais ils vont contester la véracité des gens qui rapportent ces paroles. Or, Abou Houyeyrah est le plus grand rapporteur de ahadith, c’est pour cela qu’on s’est attaqué à lui très tôt !

Abou Hourayrah, un homme attaqué dès son vivant

Abou Hourayrah fut en effet attaqué de son vivant. Ainsi, les kharidjites ont commencé à lancer des rumeurs contre lui. Ils pouvaient dire : « Qui est cet Abou Hourayrah ? Il rapporte plus de choses que Ibn ‘Abbas, le propre cousin du prophète, ou que d’autres grands compagnons ! »

Ces attaques ont donc débuté du vivant de ce compagnon, et continuent jusqu’à aujourd’hui.

Un exemple contemporain d’attaque contre Abou Hourayrah : la « féministe » Fatima Mernissi

Cela a été fait de façon explicite par Fatima Mernissi, considérée comme la figure de proue du « féminisme islamique moderne », si on peut dire. Ce mouvement (assez prégnant dans le monde anglosaxon) est déviant à maints égards, mais là n’est pas la question.

Fatima Mernissi est décédée en 2015. Beaucoup de « féministes » s’appuient encore sur elle et ont d’ailleurs développé ses idées. Cette femme d’origine marocaine a notamment écrit en 1991 un livre intitulé “The Veil and the Male elite: a Feminist Interpretation of Women’s Rights in Islam” (« Le voile et l’élite masculine : une interprétation féministe des droits de la femme en Islam »).

Dans ce livre, elle a consacré une section à Abou Hourayrah. Or, elle l’accuse d’être un misogyne… ! Elle dit que tous les ahadith concernant les femmes proviennent de lui, et on sait qu’il avait un problème vis-à-vis des femmes, dès lors comment peut-on accepter ses propos ?

On voit ici l’attaque pernicieuse contre les ahadith : on ne va pas les contredire, mais on va décrédibiliser le rapporteur, pour mettre de côté les paroles prophétiques qui ne nous plaisent pas.

L’importance de rétablir la vérité concernant Abou Hourayrah

C’est pour ça qu’il est important d’aborder ce sujet, car en effet, en défendant avec honnêteté Abou Hourayrah, nous défendons la sounnah de notre prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ.

L’initiative du savant Muhammad Al-A’zami en l’honneur d’Abou Hourayrah

Le sheikh Muhammad Al-A’zami (1932-2017) رحمه الله

Le sheikh Yasir Qadhi raconte à ce propos une anecdote : un jour, il parla avec le sheikh Muhammad Al-A’zami, qu’Allah lui fasse miséricorde. C’était un ancien hindou, qui appartenait à la caste noble des brahmanes. Après de nombreuses recherches, il se décida à embrasser l’islam. Après avoir étudié, il devint savant du hâdith. Il devint professeur et écrivit nombreux livres et même, à la fin de sa vie, un ouvrage appelé l’encyclopédie des ahadith sahih. Pour cet ouvrage, il a appliqué la méthodologie de l’imam Al-Boukhari et l’a appliqué à 550 livres de hadith. C’est vraisemblablement la compilation de paroles prophétiques authentiques la plus complète de l’humanité, et Allah est plus savant. Muhammad Al-A’zami fut l’un des premiers savants ayant étudié à Médine puis à l’université d’Al-Azhar en Egypte pour faire son doctorat. Le sujet de sa thèse était : « Pour la défense d’Abou Hourayrah » [difa3an an Abi Hourayrah], au début des années 60.

Ce travail a secoué le monde musulman, à l’époque. Afin de savoir pourquoi, il est nécessaire de se resituer dans le contexte de l’époque.

Une réponse à Abou Rayyah

Mahmoud Abou Rayyah (1889-1970)

Quel était donc le contexte ? Il faut savoir qu’à la fin des années 50, un très célèbre intellectuel égyptien nommé Mahmoud Abou Rayyah (1889-1970) critiquait Abou Hourayrah.

Pour être plus précis, l’homme ne contestait pas la légitimité des ahadith mais a écrit un livre dans lequel il décrédibilise ce compagnon, intitulé « Lumières sur la sounnah de Mouhammad » (أضواء على السنة المحمدية), publié en 1957.

C’est alors que le sheikh Al  A’zami intervint et répondit avec sa thèse en faveur d’Abou Hourayrah, qui a été publiée et qui est encore trouvable aujourd’hui. 

Réfutation d’un argument d’Abou Rayyah

Abou Rayyah s’exclamait : “Comment est-ce possible qu’Abou Hourayrah ait rapporté plus de 5000 ahadith ? Alors qu’Ibn ‘Abbas et d’autres en ont rapporté moins !” (notons que cette critique existait déjà du vivant d’Abou Hourayrah, mais Abou Rayyah ne le savait pas car il n’a pas assez étudié l’histoire). 

Pour répondre à cette interrogation, le sheikh Al A’zami a calculé le nombre de jours qu’Abou Hourayrah a passés en compagnie du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ, et les a divisés avec le nombre de ahadith qu’il a rapportés. Au final, cela revenait à deux ahadith par jour. Donc en quoi est-ce surprenant qu’il retienne en moyenne 2 paroles prophétiques chaque jour passé avec le messager d’Allah ?

Une autre controverse (futile) autour d’Abou Hourayrah, à propos son véritable nom

Certains attaquent Abou Hourayrah au travers de son nom : on ne connaît pas vraiment le nom d’Abou Hourayrah durant la djahiliya, c’est-à-dire l’époque antéislamique. En effet, il y a une quinzaine d’opinions différentes quant à son nom, certains disent qu’il s’appelait Soukaïn, Abdennaham, Abdesschams. Mais est-ce problématique ? Est-ce que cela remet en cause la véracité de cette personne ?

Ibn Iss-haq rapport, au travers d’une chaîne de narration avec un maillon manquant, qu’Abou Hourayrah a lui-même dit : “Mon nom dans la djahiliya était Abdesschams et ensuite j’ai été renommé Abd-Ar-Rahman pendant la période islamique. Un jour, je portais un chaton dans ma manche, et quelqu’un me demanda : “qu’est-ce que c’est ?” et je dis : “c’est un hirr” (un chat). Alors le prophète (saws) dit, sans doute pour plaisanter : “Yâ Aba Hourayrah” (ô père du chaton)“. Même s’il y a une pièce manquante dans la chaîne de narration, ce hadith semble résoudre la question du nom de ce compagnon : Abou Hourayrah aurait d’abord eu le nom d’Abdesschams, puis a été rebaptisé en Abd-Ar-Rahman pendant la période islamique, parce que son prénom était haram (en effet il signifie l’esclave du soleil, comme si le soleil était une divinité). Enfin, on l’a surnommé Abou Hourayrah suite à l’appellation du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ, car il était connu pour apprécier les chats, il les nourrissait et s’occupait d’eux. 

En définitive, le fait qu’on ne connaisse pas avec certitude son nom de naissance ne paraît pas très important. On le garde dans l’histoire sous le nom d’Abou Hourayrah ad-Dawsi.

Une erreur répandue quant à la date d’entrée en islam d’Abou Hourayrah

Certaines personnes pensent qu’Abou Hourayrah serait entré en islam à la 7ème année de l’Hégire. En réalité, c’est une inexactitude : On ne sait pas du tout quand il est devenu musulman. Il n’a pas embrassé l’islam la 7ème année de l’Hégire, mais il a seulement rencontré le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ à ce moment donné.

Pour être plus précis, il est devenu musulman plusieurs années auparavant. En effet, lorsqu’il arriva à Médine après avoir quitté ses terres du Yémen, il priait déjà, jeûnait et connaissait l’histoire des débuts de l’islam en Arabie. On le lit dans les textes, car il sait des choses qu’un nouveau converti à l’islam ne peut pas connaître. De plus, on comprend son cheminement d’après l’histoire de son chef de clan, At-Toufayl ibn Amr, dont nous avons déjà parlé.

Information sur Abou Hourayrah d’après un événement de la sirah

Cette anecdote est mentionnée dans le sahih de l’imam Mouslim.

Vue sur un château de Khaybar

Suite à la bataille de Khaybar, un homme s’est levé pour réclamer du butin. Abou Hourayrah était là, il était arrivé à Médine depuis peu de temps. Il dit alors : « Ô messager d’Allah ! C’est le meurtrier d’Ibn Al-Qaouqal ! Ne lui donne rien ! » Puis l’homme devint furieux.

Cette histoire est assez complexe mais nous savons qu’Ibn Al-Qaouqal est l’un des premiers musulmans qui mourut durant la bataille de Badr. L’homme qui a réclamé son butin était donc, au moment de Badr, pas encore musulman mais du côté des Qoraïch et avait tué un musulman. Mais au moment où il réclame son butin, il est musulman et vient de combattre durant la bataille de Khaybar.

Cette intervention d’Abou Hourayrah est intéressante car ce dernier n’avait participé ni à la bataille de Badr, ni à celle d’Ouhoud, ni à celle du fossé, puisqu’il est arrivé à Médine à l’an 7 de l’Hégire. Pourtant, il reconnaît l’homme et sait qu’il a tué un musulman à Badr, soit 6 ans plus tôt !

Abou Hourayrah, un homme d’une grande mémoire

On voit clairement qu’Abou Hourayrah connaît un détail très précis de l’histoire islamique, qui aurait échappé à n’importe qui d’autre ou presque. Au final, Ibn Al-Qaouqal ne fut pas la seule victime de Badr puisqu’il y eut 14 morts parmi les musulmans. Sans compter le fait qu’Abou Hourayrah ne venait pas de la Mecque, ni de Médine, et n’avait pas côtoyé les Qoraïch, alors même qu’Ibn Al-Qaouqal ne faisait pas partie de sa tribu (les Daws). Pourtant, Abou Hourayrah s’est souvenu de ce détail, ce qui montre qu’il a une bonne mémoire qui s’étend même aux informations secondaires. De plus, on comprend qu’il a de l’intérêt pour l’histoire.

Tout cela nous montre qu’Abou Hourayrah était déjà musulman depuis un certain temps, sans doute quelques années avant son arrivée à Médine en l’an 7 de l’Hégire, puisqu’un nouveau musulman ne peut pas connaître ce genre de détails.

Précision importante quant à la véracité du hadith : Notons que le fait d’être un sahabi (un compagnon) implique une chose : on n’exige pas d’avoir une chaîne de narration directe allant jusqu’au prophète. Ainsi, si Abou Hourayrah entend l’information d’un autre compagnon et le rapporte, c’est un hadith. Ainsi, donc, un sahabi, un compagnon, n’a pas besoin d’entendre un propos directement de la bouche du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ pour pouvoir le rapporter. Tous les compagnons sont dignes de confiance, on n’a donc pas besoin de chaîne de narration entre compagnons (Ceci est un principe de la science du hadith). Il est donc très problable que beaucoup d’ahadith d’Abou Hourayrah soient des propos rapportés d’autres compagnons, attribués au prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ.

Ses conditions matérielles au moment de l’émigration à Médine

On sait qu’Abou Hourayrah était très pauvre au moment d’émigrer à Médine. Il n’avait ni argent, ni richesse, pas de famille, n’était pas marié à ce moment-là, et arriva seul dans la ville du prophète. C’est seulement plus tard que la mère d’Abou Hourayrah s’installa à Médine.

Abou Hourayrah prend place parmi les Ahl aṣ-Ṣouf-fah

Lorsqu’il arriva à Médine, il fit partie de ceux qu’on appelle « Ahl aṣ-Ṣouf-fah » et il devint le plus célèbre d’entre eux. Ce fut leur représentant : lorsque le prophète صلى الله عليه وس voulait communiquer avec les gens du Ṣouf-fah, ou leur offrir quelque chose, il passait par Abou Hourayrah.

Les Ahl aṣ-Ṣouf-fah

Qui étaient-ils, ces Ahl aṣ-Ṣouf-fah ? Ṣouf-fah signifie l’ombre. À cette époque de l’islam, il y avait des gens qui n’avaient pas d’endroit où vivre. Ils vivaient donc au fond de la mosquée, au nord-est de la mosquée, et dormaient à cet endroit. Alors le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ demanda aux gens de construire une sorte de toit pour ces gens, à partir de feuilles de palmiers.

L’emplacement des Ahl aṣ-Ṣouf-fah aujourd’hui

Notons que jusqu’à l’année 6 ou 7 de l’Hégire, il n’y avait pas de toit au-dessus de la mosquée, puis on établit un toit rudimentaire qui fut consolidé plus tard. Même à l’époque du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ, le toit restait primitif et l’eau s’écoulait dans la mosquée lorsqu’il pleuvait. D’ailleurs le choix a été fait de garder cet aspect ouvert dans la mosquée de Médine, aujourd’hui, puisqu’on trouve encore de l’espace sans toit dans la mosquée.

Ainsi, on construisit un petit toit pour faire de l’ombre, et les gens restaient dessous. On les appelait ainsi « les gens de l’ombre », c’est-à-dire Ahl aṣ-Ṣouf-fah.

Abou Hourayrah lui-même raconte que les Ahl aṣ-Ṣouf-fah n’avaient nulle part où aller, pas de richesse ni de maison ni de famille, il les appelait donc les invités de l’islam (aḍiafoû-l-islam).

Allah révélera d’ailleurs des versets à leur propos, vantant leurs mérites.

Le dénuement des Ahl aṣ-Ṣouf-fah

Les gens allaient et venaient à cet endroit, c’était comme une auberge à ciel ouvert. Parfois, il y avait jusqu’à 70 personnes parmi les Ahl aṣ-Ṣouf-fah. Abou Hourayrah rapporte ainsi (et d’ailleurs, la plupart des récits les concernant proviennent de ce compagnon) : « J’ai vu 70 personnes du ṣouffah, et pas un seul d’entre eux n’avait de vêtement sur la partie supérieure du corps. Ils avaient seulement un vêtement pour la partie inférieure du corps, voire même seulement un large tissu qu’ils attachaient autour du cou, et qui les recouvrait jusqu’aux chevilles. »

L’appel à la solidarité du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ

Les Ahl aṣ-Ṣouf-fah étaient donc pauvres. Un jour, le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ les vit rassemblés et il dit, comme le rapporte un hadith célèbre : « La nourriture d’un sera suffisante pour deux, la nourriture pour deux sera suffisante pour trois, la nourriture pour trois sera suffisante pour quatre. » En fait, le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ avait demandé aux gens de Médine de partager leur nourriture avec les gens du ṣouffah. Et à chaque fois que les compagnons avaient de la nourriture abondante, le prophète les encourageait à en donner aux Ahl aṣ-Ṣouf-fah. Ainsi, lorsqu’il y avait la saison des récoltes, les compagnons prenaient généralement de leur première récolte et accrochaient des dattes dans la zone du ṣouffah, pour que les hôtes en mangent.

Des hommes dans le dénuement

On rapporte aussi que des bédouins vinrent un jour à Médine et virent les gens du ṣouffah, et ils pensaient qu’il s’agissait de madjanin, c’est-à-dire des fous, des possédés. Pourquoi donc ? Peut-être à cause de leur apparence, de leur maigreur. Il faut savoir qu’à l’époque, les gens fous erraient dans les rues, il n’y avait pas vraiment de centres comme aujourd’hui.

Ces hommes besogneux passaient donc le plus clair de leur temps dans la mosquée, parce qu’ils voulaient maximiser le temps passé avec le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ.

Un hadith de Fatima lié aux Ahl aṣ-Ṣouf-fah

On a aussi une narration authentique, d’après Fatima (qu’Allah l’agrée), qui formula une requête auprès du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ. C’est une histoire célèbre. En effet, un jour, des esclaves furent ramenés à Médine et ‘Ali dit à son épouse Fatima de demander un esclave à leur service, parce qu’elle s’épuisait au travail et dans les tâches ménagères.

Fatima envoya alors un message et demanda au prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ de lui offrir un esclave. Alors le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ vint leur rendre visite chez eux à ‘Awali, près de Qouba, et s’assit avec eux. Il leur dit : par Allah, je ne peux vous donner un esclave alors que les gens du ṣouffah sont affamés et sans nourriture. Il mit en rapport la demande de sa fille et son beau-fils avec le dénuement des Ahl aṣ-Ṣouf-fah. Ensuite, on connaît la suite du hadith, le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ leur dit : « Ne vous apprendrais-je pas quelque chose de meilleur que ce que vous m’avez demandé ? Lorsque vous allez vous coucher, dites : soubhan Allah 33 fois, alhamdou li Llah 33 fois, Allahou akbar 34 fois. »

Le hadith du verre de lait

Il y a un autre magnifique hadith dans le sahih Al-Boukhari et Mouslim. Abou Hourayrah dit : « AAAAAAAAAAAAAllahou-lladhi la ilaha illa hou » ce qui voulait dire qu’il jurait par Allah, dire « Aaaaaallahou » c’est comme de jurer par Allah.

Une pierre attachée contre le ventre…

Il disait donc « Par Allah, Celui en dehors de qui il n’y a nulle divinité, je m’asseyais contre un pilier de la mosquée à cause de la faim (il ne pouvait même pas rester debout) et parfois j’attachais une pierre à mon estomac à cause des douleurs. »

Une faim extrême, puis le verre de lait chez le prophète

Il ajoute : « Une fois, j’avais tellement faim que je me suis assis à l’extérieur de la mosquée, en attendant que quelqu’un vienne. Abou Bakr passa et je lui posai une question sur un verset du livre d’Allah, dans le seul but qu’il m’invite à manger. Puis, ‘Omar ibn Al-Khattab arriva et je lui posai aussi une question ; la motivation de la question était la même. Enfin, Abu-l-Qâsim صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم est passé auprès de moi et a souri en me voyant. Il avait compris. Il dit alors :Ya Abâ Hirr !Je lui répondis : “Labayka ya Rassoulou Llah” (« Je réponds à ton appel, Ô messager d’Allah »). Le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم reprit : Al-hiq bina (« allez, viens »). Je l’ai donc suivi et il a demandé la permission d’entrer dans son foyer, et on lui permit d’entrer (il s’agissait peut-être de ‘A’isha). Nous entrâmes et trouvâmes un verre rempli de lait. Le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم demanda : D’où vient ce verre de lait ?Les gens de la maison répondirent : Untel parmi les ansâr te l’a offert. »

On comprend donc que le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم n’avait pas l’habitude d’avoir du lait chez lui !

Abou Hourayrah continue et raconte : « Le prophète m’appela en disant : Ya abâ Hirr ! Je répondis : Labayka ya Rassoulou Llah, puis il reprit : Va voir les gens de aṣ-Ṣouf-fah et appelle les pour qu’ils viennent ici. » Dans le récit, Abou Hourayrah précise : « Les Ahl aṣ-Ṣouf-fah étaient les invités de l’islam : ils n’avaient pas de richesse, ni famille, ni proches à Médine. À chaque fois que des aumônes parvenaient au messager d’Allah, il les offrait aux Ahl aṣ-Ṣouf-fah. » Il passait par Abou Hourayrah pour transmettre ces denrées, mais ce dernier avoua avec honnêteté : « J’étais peiné d’accomplir cette tâche ». En effet, il n’était pas très heureux d’aller auprès des Ahl aṣ-Ṣouf-fahpour partager. Le hadith continue : « Je me disais : comment ce simple verre de lait va pouvoir satisfaire les gens du Ṣouf-fah ? D’ailleurs, j’ai moi-même plus le droit à ce verre qu’eux ! ». Pourquoi cela ? Peut-être parce qu’il était le plus ancien parmi eux, ou leur représentant, ou le plus proche du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم). Abou Hourayrah précise alors : « Mais je n’avais pas d’autre choix que d’obéir au prophète ».

Faire une bonne œuvre malgré la difficulté

De façon intéressante, on touche ici au cœur de la foi. Ressentir de la difficulté à faire un bien n’est pas une mauvaise chose en soi. Ainsi, c’est parfois difficile de se lever pour le fadjr ; quand il fait froid et que l’alarme sonne, on peut se dire : « Je n’ai pas envie de sortir du lit… est-ce que je suis obligé ? C’est vraiment nécessaire ? » Cette lutte, ce combat intérieur n’est pas du tout problématique ! Le fait de dépasser cette difficulté est l’essence même d’une foi saine !

Parfois, nous devons lutter contre nous-même pour faire le bien

On le voit ici avec Abou Hourayrah ! Il raconte qu’il ne voulait pas obéir ! Mais ensuite, il explique : « il n’y avait pas d’autre choix que d’obéir ». Son honnêteté transparaît ici, car il ose exposer cette faiblesse tout à fait humaine. On sent que ce grand compagnon est un être humain comme nous, qui doit lutter contre son âme, contre son nafs, pour faire le bien et plaire à Allah.

Les pauvres nourris avec un verre de lait

Abou Hourayrah continue la narration. Il répondit au prophète : « Labayka ya Rassoulou Llah ». Puis il alla au Ṣouf-fah et réunit tout le monde, puis demanda la permission pour entrer dans la demeure. Après l’accord donné (sans doute celui de ‘A’ichah), tout le monde entra, si bien que toute la pièce se retrouva pleine. Ensuite le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم interpella Abou Hourayrah : « Ya abâ Hirr ! ». Ce dernier répondit : « Labayka ya Rassoulou Llah », puis le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم lui commanda : « Prends le verre et donne-leur. »

Le compagnon s’exécuta. Il rapporte : « Je pris le verre et je me rendis parmi les gens, et je leur donnai le verre. Chacun but jusqu’à plus soif et me rendit le verre, puis je le passai au suivant. » (on peut voir qu’Abou Hourayrah a été marqué par cette scène !). Il fit ça avec chaque homme, l’un après l’autre, jusqu’à ce que tout le monde en ait eu.

L’humour du prophète

Abou Hourayrah rapporte ensuite qu’il revient auprès du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم et lui rendit le verre. Alors, ce dernier sourit et appela son compagnon : « Ya abâ Hirr ! ». Ce dernier répondit encore une fois: « Labayka ya Rassoulou Llah ». Il reprit : « Baqit ana wa ant ! », c’est-à-dire : « Il ne reste que toi et moi ! ». Abou Hourayrah lui répondit : « Sadaqta ya Rassoulou Llah » (« Tu as dit vrai, Ô messager d’Allah). Alors le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم lui demanda de s’asseoir puis lui dit : « Ishrab ! », c’est-à-dire : « Bois ! » et le compagnon but. Puis le prophète répéta : « Ishrab ! » plusieurs fois, et il but encore. Abou Hourayrah rapporte qu’il continua ainsi et but encore jusqu’à plus soif. Le prophète  صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم lui demanda encore de boire mais il dit : « Non, je jure par Celui qui t’a envoyé avec la vérité, que je n’ai plus de place dans mon ventre ! ». Ce dernier lui répondit : « Alors donne-moi ça », puis le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم loua Allah puis dit : « Bismillah » et but le lait qui restait.

Ainsi, il y avait un verre de lait, et peut-être 30 personnes présentes. Abou Hourayrah fut l’avant-dernier à boire, et le prophète but après lui. C’est ici un « petit » miracle, car une assemblée a pu être nourrie à partir d’un simple verre de lait. Ce type de miracles s’est reproduit à plusieurs reprises de la vie du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم.

Enseignement de ce hadith sur le bol de lait

Ce magnifique hadith, qui figure dans Riyad as-Salihine de l’imam An-Nawawi, nous donne plusieurs leçons :

Pauvreté : La pauvreté extrême pouvait exister à l’époque. Ici, un simple bol de lait attire toutes les convoitises ! On a du mal à s’imaginer comment les bédouins vivaient à l’époque de la révélation coranique. C’était une situation assez difficile, au niveau matériel. Pourtant, en quelques dizaines d’années, les choses ont radicalement changé.

Humour : le prophète avait un certain humour, un humour « halal » dira-t-on. Il aimait plaisanter avec ses compagnons, comme on le voit ici. Ce sont des gentils sarcasmes, ou alors des mots d’esprit qui n’impliquent jamais de mensonge. En effet, il s’amusait avec ses compagnons mais ne mentait pas, même pour rigoler.

Générosité et modestie : Nous voyons ici le caractère exemplaire du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم, qui partage un cadeau qu’on lui a donné, puis se sert en dernier. En effet, malgré son statut de prophète et dirigeant de Médine, il a l’humilité de se servir en dernier, après que tous les autres aient bu. Imaginez si un roi ou un président était présent dans une assemblée de pauvres, pensez-vous qu’il ferait la même chose ?

« Adab », le bon comportement : la tradition prophétique nous enseigne qu’il faut se servir en dernier lorsque nous offrons une boisson ou un plat. Ici, Abou Hourayrah sert le bol de lait, il est le dernier à se servir puis c’est au tour du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم qui a supervisé le tout.

***

Autre hadith sur le mérite d’Abou Hourayrah

On trouve ce hadith dans le Sahih d’Al-Boukhari.

Abou Hourayrah lui-même a dit ceci : « Vous dites : “Abou Hourayrah rapporte un trop grand nombre de ahadith relatives à l’Envoyé d’Allah صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم”, et vous ajoutez : “Pourquoi les Mouhadjiroune et les Ansar ne rapportent-ils pas sur l’Envoyé d’Allah صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم autant de paroles qu’Abou Hourayrah ?

Ici, Abou Hourayrah s’adresse à ceux qui ont tué le martyr ‘Outhmane, et ces derniers devinrent finalement les khāridj (rebelles). Ces hommes n’aimaient pas Abou Hourayrah, notamment parce qu’il rapportait des ahadith qui faisaient les louanges de ‘Outhmane. Donc, au lieu d’attaquer le message, ils se sont attaqués au transmetteur du message.

Le compagnon reprend leur interrogation et va y répondre. C’est un peu comme si Allah swt avait fait en sorte qu’Abou Hourayrah puisse se justifier lui-même, dès son vivant, et répondre aux controverses futures à son sujet. Il est très rare que ces personnes accusées puissent répondre de leur vivant à ce type d’accusations. Pourtant, Allah a fait en sorte que les critiques actuelles aient déjà existé, et qu’une réponse ait déjà été apportée !

« C’est que mes frères, les Mouhadjirounes, s’occupaient de commercer sur les marchés, tandis que moi je restais auprès de l’Envoyé d’Allah صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم, même si mon estomac grognait. J’étais donc témoin lorsqu’ils étaient absents, et je meublais ma mémoire tandis que la leur restait vide. Quant à mes frères, les Ansar, ils donnaient tous leurs soins aux travaux des champs pendant que moi, j’étais un homme pauvre au milieu des autres pauvres du Ṣouf-fah, et je gardais en mémoire les traditions alors qu’eux les oubliaient. »

Ainsi, parmi les raisons qui expliquent autant de ahadith narrés, il y a d’une part la qualité du temps passé avec le prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم et d’autre part la longue durée de sa vie après la mort du prophète (car en effet Abou Hourayrah a vécu plus longtemps que d’autres sahaba).

On comprend qu’Abou Hourayrah a été l’instrument de préservation de la sounnah, au service d’Allah. On avait besoin d’un compagnon pour faire ce travail, et il a rempli ce rôle. On croit aux miracles d’Allah et on sait qu’Allah utilise tous les biais pour que Ses choix s’accomplissent. En ce sens, Abou Hourayrah est vraiment le « protecteur de la sounnah », c’est ainsi qu’on l’appelle.

C’est pour cela que durant 3 ans, Abou Hourayrah n’avait pas de travail, pas de famille, pas de femme ni enfant. Il vivait à la mosquée, du matin au soir, en restant affamé, tout ça pour rester auprès du prophète صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّم. Evidemment, ce qu’il a récolté, c’est un bienfait que les autres n’ont pu obtenir, à la hauteur de son sacrifice.

La suite prochainement, إن شاء الله …

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *