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La vie des compagnons – Anas ibn Malik – Partie 1 : la famille d’Anas ibn Malik

La vie des compagnons – Anas ibn Malik – Partie 1 : la famille d’Anas ibn Malik

Dans ce premier épisode de la vie des compagnons, nous parlerons du grand compagnon du prophète صلى الله عليه وسلم, Anas ibn Malik رضي الله عنه.

Cette première partie est consacrée à la famille d’Anas ibn Malik. Certains membres de cette famille se sont grandement illustrés pour la cause de l’islam. Parmi eux :

Oum Soulaym, la mère d’Anas
Abou Talha, le beau-père d’Anas
Oum Haram, la tante maternelle d’Anas
‘Abd Allah ibn Abi Talha, le fils d’Oum Soulaym
Anas ibn Nadr, l’oncle paternel d’Anas

Source de la vidéo et de l’article

Les épisodes de la vie des compagnons sont tirés du travail réalisé par le Dr. Yasir Qadhi (diplômé de l’Université de Médine – qu’Allah le préserve). Pour visionner l’original en anglais, vous pouvez cliquez ici : https://www.youtube.com/watch?v=EGesLGDIcaw

Ci-dessous, vous retrouverez la retranscription de cette première partie.

La vie des compagnons – Anas ibn Malik – Partie 1 : sa famille

Présentation du sheikh

Le sheikh ayant réalisé ces cours sur la vie des compagnons se nomme Yasir Qadhi.

Sheikh Yasir Qadhi
Le professeur et docteur Yasir Qadhi

D’origine pakistanaise, il est né en 1975 à Houston, Texas (États-Unis). 

Il a obtenu une licence en ingénierie chimique à l’université de Houston, puis s’est dirigé vers des études islamiques. En effet, il ne se sentait pas accompli dans son travail. Il souhaitait également mieux connaître sa religion.

En 1996, il s’inscrit à l’université islamique de Médine. Là-bas, il décroche une licence d’arabe de l’université du hadith et des sciences islamiques, ainsi qu’un master en théologie islamique.

Université islamique de Médine
L’université islamique de Médine

Après avoir étudié et travaillé une dizaine d’années en Arabie Saoudite, il est retourné aux Etats-Unis en 2005 et a obtenu un doctorat en théologie islamique à la prestigieuse université de Yale. Le sujet de sa thèse se concentrait sur la pensée d’Ibn Taymiyah رَحِمَهُ اللهُ. Elle abordait entre autres sa réfutation des mouvements sectaires de son époque.

Il enseigne à présent au département des études religieuses du Rhodes College.

Il est également enseignant au Almaghrib Institute, un centre d’études islamiques fondé en 2002, basé au Canada et qui a installé des centres dans huit autres pays.

C’est un sunnite qui suit la voie des pieux prédécesseurs. J’apprécie sa rigueur et ses connaissances approfondies. De plus, il n’occulte pas certains points sensibles de la religion musulmane. Exemple : les peines légales, ou encore la fitna qui a secoué la communauté après la mort du prophète.

De même, il fait l’effort de répondre aux prétentions et ambiguïtés répandues par les chiites, plutôt que d’éluder le sujet.

Il a réalisé 114 épisodes sur la sirah [biographie] du prophète et une centaine d’autres épisodes sur la vie des compagnons.

Image "Lives of the sahaba"
La série réalisée par Yasir Qadhi : « Lives of the sahaba » [Vies des compagnons]

Nous allons maintenant entrer dans le vif du sujet.

La famille d’Anas Ibn Malik

La famille d’Anas ibn Malik est l’une des familles les plus célèbres de Médine.

Nous connaissons bien le compagnon Anas car c’est une figure importante de l’époque médinoise (donc l’époque après l’Hégire, en 622). C’est aussi l’un des plus importants rapporteurs de paroles prophétiques (les ahadith). Il est sans doute le deuxième ou le troisième plus important rapporteur d’ahadith.

Comme vous le savez sans doute, le rapporteur d’ahadith le plus important est Abou Houreyra, et la deuxième place semble être détenue par ‘Abd Allah ibn ‘Oumar (fils du calife ‘Oumar ibn Al-Khattab, ‘Abd Allah était très quiétiste, il ne s’est pas impliqué dans la vie politique et menait une vie très sobre, presque ascétique). ‘Abd Allah ibn ‘Oumar est très proche de Anas ibn Malik, en termes de paroles rapportées. Il faut savoir que tous les deux ont rapporté environ 2500 ahadith, Ibn ‘Oumar sans doute un peu plus que Anas.

Anas est donc le troisième plus important rapporteur de ahadith du prophète, et sa famille est sans doute la plus célèbre parmi les Ansar (les « Auxiliaires », c’est-à-dire ceux qui étaient sur place à Médine et ont accueilli les Mouhadjiroune [Émigrés], les musulmans qui ont fui la Mecque).

Anas Ibn Malik est un Ansari, un auxiliaire, de ce fait nous n’avons aucune histoire à son propos datant de la période mecquoise ; son histoire commence à Médine. Il est né 10 ans avant l’Hégire, c’est-à-dire vers 612, donc quand le prophète a quitté la Mecque pour se rendre à Médine, Anas avait 10 ans.

Il appartient à une des sous-tribus des Khazradj. Comme vous le savez sans doute, il y avait deux tribus rivales à Yathrib (qui est l’ancienne Médine), les Aws et les Khazradj, qui connaissent des périodes de guerres de temps en temps. Anas ibn Malik faisait donc partie des Khazradj.

Avant de parler spécifiquement de ce grand compagnon, nous parlerons de sa famille, et notamment de sa mère, son beau-père, d’un oncle et d’une tante, qui ont chacun un rôle à jouer.

Sa mère est sans conteste la plus connue des femmes « ansariate ». Il s’agit d’Oummi Soulaym. Oummi Soulaym semble être la première femme à avoir embrassé l’islam à Médine. Elle est devenue musulmane avant même le Traité de ‘Aqabah. Elle fait donc partie du premier groupe des convertis. On ne connaît pas vraiment l’histoire de sa conversion, tout ce que nous savons c’est qu’elle s’est convertie avant même qu’elle rencontre le prophète. Son imane [sa foi] était extrêmement forte, comment nous le verrons par la suite.

Le père d’Anas, Malik ibn Nadr, n’avait pas embrassé l’islam. Il devint très furieux envers sa femme Oum Soulaym suite à sa conversion. C’était un homme alcoolique et il disait, en résumé, qu’il ne se convertirait jamais à une religion qui nécessite d’abandonner l’alcool. Il a alors menacé Oum Soulaym mais avant de mettre ses menaces à exécution, il entreprit un voyage en Syrie pour faire du commerce de marchandises, et il trouva la mort au cours du chemin. C’est comme ça que Oum Soulaym devint veuve et tout cela se passe avant l’Hégire, à ce moment elle n’a pas encore rencontré le prophète.

Anas est donc âgé de 10 ans quand le prophète arrive à Médine. Oum Soulaym donc de rendre visite au prophète et la première chose qu’elle fait, c’est qu’elle prend son fils Anas avec elle et une fois arrivée, elle dit : « Ya Rassouloullah ! (Ô Messager d’Allah !) Voici Ouneïs, mon fils ».

Petite précision linguistique : « Ouneïs » désigne « Anas », c’est une tournure littéraire arabe qu’on appelle « Tasghir », qui consiste à prendre un nom et à le changer en lui donnant la connotation de « petit ». Par exemple : le mot « djebel », la montagne, devient « djoubeïl », petite montagne. On peut encore citer « ‘Abd », esclave, qui devient « ‘Oubeïd », ça signifie donc « petit ‘abd », « petit esclave » (on peut penser au compagnon ‘Oubeïdou Llah). Pourquoi utiliser cette tournure ? Cela peut être pour démontrer une actuelle « petitesse », et ici cela dénote le fait qu’Anas est enfant. Ou parfois, c’est pour donner une certaine nuance, comme pour ‘Oubeïdou Llah, c’est le petit esclave, le modeste esclave d’Allah, qui est bien éloigné de la grandeur de son Seigneur. En effet, on ne peut jamais adorer Allah à la hauteur de ce qu’Il mérite. On peut donc avoir « tasghir » pour différentes raisons.

Cela fait aussi penser au fait qu’en arabe il existe aussi une autre tournure consistant à raccourcir le prénom, comme par exemple le prophète qui disait parfois à ‘Aicha , « ya ‘Aich », ici pour dénoter de l’affection, et dans certains cas cela peut aussi dénoter un certain mécontentement.

Revenons au sujet d’Anas. Oum Soulaym dit au prophète : « voici Ouneïs, mon fils, il est intelligent, il peut lire et écrire – ce qui est inhabituel à l’époque – et je te l’offre comme serviteur pour toi, donc fais des invocations pour lui ». Donc Anas devient un serviteur volontaire, ce n’était pas un esclave. Il dormait dans la maison de sa mère, et il allait à la maison du prophète pour être à son service, puis il retournait chez lui. Il faut savoir qu’Oum Soulaym habitait près des femmes du prophète, c’était un peu comme des membres de sa famille, et le prophète allait fréquemment rendre visite à Oum Soulaym et son époux. Parfois même il faisait même la sieste de l’après-midi chez eux. D’ailleurs, Oum Soulaym avait une jarre dans sa maison, et parfois elle récupérait la sueur du prophète pendant qu’il dormait. Un jour, le prophète se réveilla, s’en aperçut et lui dit : « Qu’est-ce que tu fais ? pourquoi récupères-tu mes gouttes de transpiration ? » et elle dit : « Nous les utilisons comme baaraka, comme bénédiction pour nos enfants. » et dans une autre version : « Nous utilisons cela comme parfum », et nous savons que la sueur du prophète avait une odeur de musc.

Anas passa donc 10 ans comme cela ! 10 ans comme serviteur. À tel point que quand on dit « Khadimou Rassouli Llah » (serviteur du Messer d’Allah), sans autre indication (et même si beaucoup de personnes ont eu ce titre), cela désigne Anas ibn Malik, alors que d’autres compagnons ont occupé cette fonction : ‘Abdallah ibn Mas’oud ou Bilal par exemple. Mais quand on parle de « Khadimou Rassoulillah », c’est d’Anas dont il s’agit. En effet, personne n’était aussi dévoué qu’Anas, surtout en termes de durée et d’investissement en temps.

Le prophète aimait Anas comme un membre de sa famille, parce que ce dernier a grandi en sa compagnie, et le prophète l’appelait « Bouneï », c’est-à-dire « mon garçon », « mon fiston » en français : c’était une façon affectueuse de l’appeler. De plus, le prophète lui donnait des conseils et il était agréable avec lui. Il lui racontait beaucoup de choses et c’est pour cela que Anas est devenu l’un des plus importants rapporteurs d’ahadith, étant donné qu’il était avec le prophète toute la journée, pendant 10 ans.

Un jour, Oum Soulaym vint et dit : « Ô Messager d’Allah, c’est mon fils, il est à ton service, fais des invocations pour lui ». Donc le prophète répondit : « na’am [oui]», « d’accord, je vais le faire. » Il leva les mains et supplia Allah : « Ô Allah, augmente la richesse d’Anas, donne lui beaucoup d’enfants, fais lui vivre une longue vie, pardonne ses péchés, et permets lui d’entrer au Jannah [au jardin du Paradis] ». Soubhân Allah quelle belle invocation ! Que demander de plus ?

Cette magnifique invocation s’est réalisée des années plus tard ; Anas a narré ce hadith et l’a commenté en disant : « J’ai vu une augmentation de ma richesse, un accroissement de ma progéniture, j’ai vu ceci et cela, tout ce qui me reste à avoir c’est ce qui concerne l’au-delà, et j’espère obtenir ce même bien ».

Pour revenir sur la mère d’Anas, qui était-elle ? Comment se fait-il qu’elle ait eu une foi aussi forte pour mettre son enfant à disposition du prophète, alors même qu’elle ne l’avait pas encore rencontré et qu’Anas était son seul fils ? Comme toute mère, elle aurait aimé que son fils l’aide, qu’il travaille avec elle, et pourtant sa foi forte l’a poussée à offrir son fils.

Comment expliquer cela ?

D’abord Oum Soulaym c’est bien entendu une kounya (diminutif portant sur la parenté). Son nom réel n’est pas bien connu, certains disent qu’elle s’appelait Mouleyka, ou bien encore Sahla, Roumeyla ou Roumeyṣṣaa (certains disent que c’était un autre surnom), il y a beaucoup d’avis divergents.

Oum Soulaym était donc la première femme convertie à Médine. Nous avons vu qu’Oum Soulaym est devenue veuve suite à la mort de Malik ibn Nadr, et après la fin de sa période de viduité (‘idda) (en islam, c’est 4 mois et 10 jours pour une veuve non enceinte), l’un des nobles de Médine, Abou Ṭalha al Ansari , vint frapper à sa porte pour lui annoncer qu’il souhaitait l’épouser.

Abou Ṭalha était un des hommes les plus riches et les plus nobles de la tribu des Khazradj, il avait du charisme et était fort (il s’illustrera plus tard à la guerre).

Oum Soulaym lui répondit : « Ya Aba Ṭalha, mithlouka la yourad », « Ô Abou Talha, comment dire non à quelqu’un comme toi » Et elle reprit :« mais je suis une mouslima [musulmane] et tu es un kaafir [mécréant], et tu n’es pas licite pour moi. Mais si tu es d’accord pour embrasser l’islam, alors ton islam sera mon mahr [ma dot] ».

Alors Abou Ṭalha se convertit à l’islam et épousa Oum Soulaym. Les compagnons dirent par la suite : « Aucune dot en islam n’a été aussi bénie que la dot d’Oum Soulaym », et comment une dot pourrait être meilleure que celle d’Oum Soulaym quand la dot est l’islam ? Oum Soulaym n’a d’ailleurs pas demandé de l’argent.

À ce propos, on peut citer un point de droit islamique, de fiqh, qui veut que le mahr [la dot] n’a pas besoin d’être pécuniaire. Par exemple, un compagnon s’est marié avec une femme et la dot était l’enseignement du Qur’an.

Suite à cet événement, Abou Ṭalha se rend à la Mecque et devient une des 70 personnes ayant participé au second traité de ‘Aqabah (nous sommes donc encore à la période pré-hégirienne). Il participera ensuite à chaque bataille aux côtés du prophète, et son engagement est bien connu, puisque c’était un homme très fort, il avait les épaules larges et était musclé, il avait aussi une voix qui portait loin. Le prophète a d’ailleurs dit que la voix d’Abou Ṭalha est plus terrifiante pour les Qoraïch de la Mecque, que les voix d’une petite armée ou d’un contingent militaire.

Abou Ṭalha s’est également illustré pendant la bataille de Ouhoud. Alors que les flèches étaient lancés en direction du prophète et tombaient sur les musulmans, c’est Abou Ṭalha qui se tenait debout et il s’interposa pour protéger le prophète, en exposant son dos. Et il dit : « mon cou à la place de ton cou, ô messager d’Allah ». Il était donc un bouclier humain pour le prophète durant cette bataille difficile.

Nous avons recueilli d’autres histoires célèbres concernant Oum Soulaym et Abou Ṭalha (le beau-père d’Anas ibn Malik, donc). Nous allons en raconter deux.

Première histoire

La première histoire concerne le moment où Allah a révélé la troisième sourate, « Ali Imran » [La famille d’Imran / Joachim], et en particulier le verset suivant :

لَن تَنَالُواْ الْبِرَّ حَتَّى تُنفِقُواْ مِمَّا تُحِبُّونَ وَمَا تُنفِقُواْ مِن شَيْءٍ فَإِنَّ اللّهَ بِهِ عَلِيمٌ

« Vous ne parviendrez jamais à la piété (الْبِرَّ, « birr » en arabe, c’est-à-dire le degré élevé de piété, ou bien cela peut désigner le Paradis d’après plusieurs compagnons) tant que vous ne dépenserez pas de ce que vous chérissez. Tout ce que vous dépensez pour Allah, Allah le sait certainement bien. »

(Sourate 3, verset 92)

Après la révélation de ce verset, Abou Ṭalha est allé voir le prophète et lui a dit : « Ya Rassoulou Llah, tu sais que je possède beaucoup de jardins, mais mon jardin préféré est « Bayrouha » » – c’était le nom qu’il avait donné à son jardin, comme on donne un nom pour un animal – et où se trouvait ce jardin ? En fait, il se trouvait à Médine, quand on entre dans la mosquée du prophète à partir de la porte arrière, on marche environ 50 mètres sur le côté gauche, et c’est là où était l’emplacement du jardin, c’est donc un endroit très bien situé.

Donc Abou Ṭalha dit : « Voilà mon jardin favori, et je veux l’offrir par amour d’Allah, et fais en ce que tu en veux ». Alors le prophète dit « bakhin bakh, bakhin bakh », c’est une phrase sans verbe, une exclamation, on peut la traduire par « magnifique », « superbe », et il ajouta : « Allah a accepté ta tidjarah [ta transaction, ton commerce], je te suggère de le mettre au profit de ta famille et tes proches qui sont dans le besoin ». En effet, Abou Ṭalha faisait partie de l’élite des Khazradj, donc tous les gens pauvres de sa tribu pourraient tirer bénéfice de ce jardin. Et c’est ainsi qu’Abou Ṭalha fit de son jardin le premier waqf. Le waqf est une dotation gérée par les hommes, un peu comme un usufruit. Il semble que ce concept de dotation, le waqf, est un concept islamique qui n’existait pas auparavant, et qui a été mis en place plus tard dans d’autres pays (ex : le endowement aux Etats-Unis ou le trust en Angleterre). Il s’agit en fait d’une propriété qui n’est pas possédée par une personne en particulier, qui est gérée par des personnes qui n’en tirent pas de profits (seule une compensation pour leur action est possible), car les profits sont dépensés pour une certaine cause, qui concerne généralement le bien commun.

Aujourd’hui, ce système est largement utilisé, surtout aux Etats-Unis. Les universités notamment ont beaucoup de dotations, comme Harvard, Yale, Princeton… Ils ont des dizaines de milliards de dollars en fonds de dotation – cela représente plus d’argent que beaucoup de pays dans le monde.

Quoi qu’il en soit, ce concept de dotation, on le doit à Abou Ṭalha d’après ce premier hadith (il y a en a un deuxième sur le sujet).

En définitive, Abou Ṭalha a accepté la proposition du prophète . Alors, il retourna à Bayrouha (son jardin), et il trouva Anas ibn Malik et sa mère Oum Soulaym dans le jardin. Alors Abou Talha cria de l’extérieur du jardin – parce qu’à présent il pensait qu’il n’avait plus le droit d’entrer dans le jardin, il était strict envers lui-même – il interpella donc son épouse : « Ô Oum Soulaym ! J’ai vendu ce jardin à un preneur qui ne peut être concurrencé » ; « à un enchérisseur contre lequel on ne peut pas surenchérir » « et c’est Allah soubhânahou wa ta’ala ! Et j’ai donné ce jardin pour Allah en vue d’obtenir le Paradis ». Donc en substance, il lui disait de rassembler ses affaires et de sortir du jardin, car il ne leur appartenait plus. Oum Soulaym dit alors : « Qu’Allah bénisse cette transaction, tu as fait le bien », elle est donc sortie du jardin, qui devint alors consacré aux pauvres et nécessiteux.

On observe ici l’excellent caractère d’Oum Soulaym. Celle-ci, d’une grande gentillesse et de façon désintéressée, par amour pour Allah, a encouragé son mari dans sa bonne action, plutôt que de s’accrocher à la dounya [vie terrestre] et à ses bien matériels.

N.B. : Cette histoire est relatée dans le célèbre ouvrage Le Jardin des Vertueux écrit par l’imam An-Nawawi.

Deuxième histoire

La deuxième histoire, qui est également très célèbre, concerne encore Oum Soulaym et Abou Ṭalha. Elle illustre bien la patience et l’endurance qu’il est nécessaire d’avoir face à l’épreuve.

Oum Soulaym accoucha un jour d’un garçon, dont le père était Abou Ṭalha. On ne connaît pas le nom exact de l’enfant mais on lui a donné la kounya de Abou ‘Oumeyr. Abou Ṭalha aimait beaucoup son fils Abou ‘Oumeyr, on a un hadith dessus dans Sahih Al-Boukhari : il était tout le temps avec lui, le tenait par la main, allait souvent à la mosquée avec lui, priait avec lui, jouait avec lui.

Abou ‘Oumeyr avait un oiseau de compagnie, un canari, et il jouait avec, mais un jour, le canari mourut. Le prophète vit Abou ‘Oumeyr seul et très triste, il demanda alors à sa mère Oum Soulaym : « Que s’est passé ? Pourquoi pleure-t-il ? » Et elle répondit : « son canari est mort ». Le prophète a alors essayé de l’égayer un petit peu en jouant avec lui, en parlant avec lui (même si Abou ‘Oumeyr était très jeune et ne pouvait pas bien répondre, il devait avoir 4-5 ans). Cette attitude illustre la douceur du prophète même envers les plus petits.

Nous arrivons maintenant au cœur de l’histoire ; un jour, Abou ‘Oumeyr tomba malade et Abou Ṭalha devait partir pour une expédition liée au commerce, et après son départ, soubhân Allah, Abou ‘Oumeyr décéda (il devait être âgé de 4-5 ans maximum comme nous l’avons vu). Évidemment, Oum Soumayl n’a pas pu prévenir son mari, qui était parti loin. Oum Soumayl fit le lavage mortuaire de son fils, l’enfant fut alors enterré après la salat janaza [prière sur le mort], et Oum Soumayl attendit alors que son mari revienne de l’expédition. Elle voulait divulguer à son mari la difficile nouvelle, mais d’une manière douce. Soubhân Allah, elle est la mère, elle a dû énormément souffrir de la mort de son petit, mais elle essaye malgré tout de ménager les émotions de son mari.

Le hadith mentionne donc (et c’est un hadith qu’on retrouve dans tous les recueils de paroles prophétiques,) que juste avant le retour de son mari, elle s’est apprêtée, s’est parfumée, s’est bien habillée, a cuisiné de très bons plats. Alors Abou Ṭalha vint, il se posa, et commença à manger en demandant à son épouse : « Comment va mon garçon ? », et elle répondit : « il n’a jamais été aussi paisible qu’à présent ». Donc il fut rassuré. Suite à cela, ils allèrent se coucher et le lendemain matin, il se réveilla et demanda à voir son fils Abou ‘Oumeyr. Elle lui dit : « Puis-je te dire une chose ? Tu sais, ces voisins untel ont emprunté quelque chose des autres voisins, et quand la première famille est venue récupérer son bien, ils ont refusé de leur rendre ce qu’ils avaient emprunté. Qu’en dis-tu ? » Abou Ṭalha répondit : « Ce n’est pas correct. Quand quelqu’un prête quelque chose et qu’il veut qu’on lui rende, il doit pouvoir récupérer son dû ! » Alors Oum Soulaym dit : « Abou ‘Oumeyr nous a été offert par Allah seul. Et Allah a voulu le reprendre. ». Soubhân Allah. C’est étonnant de constater la résilience de Oum Soumayl, qui a patienté face à la douleur, et a voulu ménager son mari.

Bien entendu, on peut imaginer le choc du père, parce qu’il a passé la nuit en toute quiétude et amour en compagnie de son épouse, et s’apprêtait à revoir son fils bien aimé, quand tout à coup il apprend sa mort. Il est donc allé voir le prophète, ne sachant quoi faire d’autre, et il se confia à lui. Le prophète lui dit alors : « Qu’Allah vous bénisse, qu’il vous apporte sa bénédiction pour cette nuit passée ». Et de cette nuit d’amour naquit l’un des célèbres compagnons : ‘Abd Allah ibn Abi Ṭalha, et ‘Abd Allah ibn Abi Ṭalha participa aux conquêtes de la Perse, de Damas et d’autres régions. Ce fut un jeune sahabi (compagnon) mais un sahabi malgré tout, puisqu’il a côtoyé le prophète, et il mourut martyr dans l’une des batailles dans une contrée lointaine. Il a donc lui aussi marqué l’histoire des musulmans, et l’invocation du prophète a donc été exaucée.

Cette seconde histoire concerne la patience, l’endurance, et est l’une des plus célèbres.

Abou Ṭalha continua à participer aux batailles jusqu’à sa mort, soit lors d’une expédition navale, ou bien à l’époque du calife ‘Outhmane, âgé d’environ 75 ans. Et apparemment même à un âge avancé, il avait continué à participer aux expéditions contre les Romains et son fils ‘Abd Allah disait : « Ô mon père, tu as fini ton travail, reste au calme, tu as fait ce que tu avais à faire, ne t’inquiète pas, je combattrai en ton nom. »

Et le père Abou Ṭalha citait le verset suivant, qu’on trouve aujourd’hui à la sourate 9, verset 41 :

انفِرُوا خِفَافًا وَثِقَالًا وَجَاهِدُوا بِأَمْوَالِكُمْ وَأَنفُسِكُمْ فِي سَبِيلِ اللَّهِ ذَلِكُمْ خَيْرٌ لَّكُمْ إِن كُنتُمْ تَعْلَمُونَ

« Légers ou lourds, lancez-vous au combat, et luttez avec vos biens et vos personnes dans le sentier d’Allah. Cela est meilleur pour vous, si vous saviez ».

Donc prêt ou pas prêt, jeune ou vieux, il fallait y aller, c’est pour cela qu’il participait aux expéditions jusqu’à sa mort.

Voici pour l’histoire d’Abou Ṭalha.

Pour revenir sur Oum Soulaym, elle avait une sœur dont l’histoire est très intéressante. C’est la tante d’Anas (la khala d’Anas), elle s’appelait Oummi Haram binti Mil-han. Un jour, cette femme était présente chez sa sœur et Abou Ṭalha lors d’une visite du prophète. Et alors, le prophète faisait sa sieste et soudain il se réveilla en riant. Et Oummi Haram lui demanda alors : « Pourquoi ris-tu, ô Messager d’Allah ? » et il répondit : « Allah m’a montré en rêve une partie de ma communauté sur des bateaux »

Petit aparté ici : pour les Arabes de l’époque, prendre la mer en bateau était quelque chose de très impressionnant. Ils considéraient ça comme une chose terrifiante. Le Coran mentionne d’ailleurs ces épisodes effrayants en mer. Les Bédouins du désert et les Arabes n’aimaient pas les bateaux, et n’aimaient pas voyager en mer, ce qui est logique puisque c’était un peuple du désert. Or, ici, le prophète voit sa communauté en rêve à bord de bateaux, et il voit la communauté musulmane conquérir d’autres régions par la mer. Cette prédiction paraissait quelque peu étrange à cette époque !

Alors Oummi Haram rebondit : « Ô messager d’Allah ! Fais une invocation pour que je sois parmi eux ! » et ceci est vraiment un hadith très surprenant, très étrange. Parce que même si on admettait que ces prédictions puissent se réaliser, on pourrait penser que ça se produirait 100 ans, 200 ans, 500 ans plus tard ! Mais imaginer une puissance navale à l’époque même des compagnons, c’est quasiment impossible à conceptualiser pour un humain. Ils n’avaient même pas de port à l’époque ! Personne pour construire les bateaux ! Ils n’avaient jamais appris à construire des bateaux ! Ce n’est pas leur domaine de prédilection, ils étaient plutôt spécialisés dans l’armement à pied, l’archerie, les campements, les attaques légères dans un milieu désertique, mais pas du tout dans le domaine naval !

Et c’est là que Oummi Haram dit cette phrase qu’on a citée : « Fais une invocation pour que je compte parmi eux ! », et le prophète répondit : « anti minhoum ! », « Tu es parmi eux ! ». Il lui a donc annoncé qu’elle ferait partie de l’expédition navale.

Et soubhân Allah, Oummi Haram vécut encore de longues années, jusqu’à l’époque de Mou’awiyya ibn Abi Soufyan, au moins 30 ans après la mort du prophète, et à l’époque l’empire musulman s’était agrandi, et la technologie développée par les Romains était à sa disposition. Alors, il mit en place la première force navale du nouvel empire islamique, et cette force se mit à attaquer beaucoup de contrées, et l’une d’entre elles fut قُبْرُص [qoubrou], c’est-à-dire Chypre. Et Oummi Haram binti Mil-han joint cette force, alors qu’elle était pourtant septuagénaire !

Elle participa donc à cette expédition, comme l’avait prédit le prophète, par la permission d’Allah.

On raconte que lorsque les musulmans ont débarqué sur Chypre, Oum Haram est sortie sur un chameau, et dès que l’animal est arrivé sur la terre ferme, il se redressa brusquement. Oum Haram fut projetée en arrière et tomba sur la tête, et succomba immédiatement. Elle fut alors enterrée sur cette contrée, ce qui explique pourquoi on trouve son tombeau et la mosquée tout près du rivage.

D’ailleurs jusqu’à aujourd’hui, il existe une mosquée à cet emplacement, près du Lac Salé situé non loin de la ville de Larnaca. On l’appelle la Hala Sultan Tekke ou mosquée de Oum Haram, et elle est classée monument historique.

Mosquée Hala Sultan Tekke (Chypre)
La mosquée Hala Sultan Tekke de Chypre

À ce propos, Chypre fut d’ailleurs conquise et a été dirigée par les musulmans pendant environ 250 ans, puis les musulmans furent expulsés. Ils connurent le même sort à Malte, et aujourd’hui il y a encore quelques restes de la présence des musulmans sur ces îles ; la mosquée de Oum Haram est l’un de ces vestiges.

Voilà pour la khala d’Anas, la tante d’Anas ibn Malik.

Nous revenons sur Oum Soulaym, pour évoquer un point important : elle est l’une des seules sahabiates à qui le paradis a été promis.

À ce propos, c’est une erreur qui est parfois faite de penser que seulement 10 personnes ont été promises au Paradis. En effet, au moins 20 personnes, si ce n’est plus, ont reçu ici-bas la belle annonce du Paradis. Mais souvent, certains pensent que seulement 10 personnes ont eu la promesse du Paradis car on a un célèbre hadith qui cite 10 personnes nommément désignées : « ‘achara fi-l-djannah [Dix au Paradis] : Abou Bakr wa ‘Oumar wa ‘Uthman etc. », on les appelle al ‘achara al-moubachara. Or, leur nombre est plus élevé en réalité, et parmi eux il y a plusieurs femmes, comme Khadidjah et bien sûr comme on l’a cité, Oum Soulaym.

Le hadith en question provient du Sahih Al-Boukhari, et d’autres recueils de ahadith. Beaucoup de personnes connaissent une partie de ce hadith, qui parle de ‘Oumar et de Bilal, mais ne savent pas que le début parle d’Oum Soulaym.

Le hadith est le suivant : le prophète a dit : « Je suis entré au Paradis et j’ai vu Ar-Roumayṣṣaa, la femme d’Abou Ṭalha, et j’ai vu un palais et j’ai demandé à qui c’était, et on m’a répondu qu’il appartenait à ‘Oumar ibn Al-Khattab. Et j’ai entendu des bruits de pas, et j’ai demandé à Djbril de qui provenaient ces bruits de pas, et il me répondit qu’il s’agissait de Bilal. »

Ce hadith nous montre donc le statut honorable de Oum Soulaym.

Ainsi en avons terminé à propos de la vie de ces deux illustres personnages : la mère d’Anas, Oum Soulaym, et le beau-père d’Anas, Abou Ṭalha, tous deux d’un haut rang.

Anas avait donc auprès de lui des personnes bien guidées, et cela sera un vrai bienfait pour lui, puisqu’il va connaître un avenir brillant.

Nous mentionnerons une dernière personne de la famille d’Anas, il s’agit de son oncle biologique. Plus précisément, c’était le frère de son père. Son nom était également Anas. Les deux s’appellent donc Anas : on a Anas ibn Malik, et Anas ibn Nadr.

Anas ibn Nadr a marqué l’histoire de la bataille de Ouhoud. Avant cette bataille, il a dit : « Ô Rassoulou Llah ! Allah ne m’a pas permis d’être parmi ceux présent à Badr, et si Allah me donne la possibilité de combattre les Qoraïch, Allah verra ce dont je suis capable. ».

Donc, à la bataille de Ouhoud, Anas ibn Nadr joua un rôle vital, et il repoussa l’armée lors de la première offensive, et ensuite quand Khalid ibn Walid conduisit la deuxième offensive contre les musulmans, il combattit l’armée des Qoraïch. Puis, lorsque la rumeur de la mort du prophète commença à se répandre et qu’elle vint aux oreilles d’Anas ibn Nadr, ce dernier dit alors : « À quoi bon vivre, maintenant ? » Alors il a mis sur lui une armure supplémentaire, il a pris son épée et se dirigea vers les forces de Khalid. Il passa à côté de Sa’ad ibn Moaz, le célèbre compagnon, et lui dit : « Ô Sa’ad ! Je peux sentir d’ici l’odeur du Paradis ! », il s’élança alors sur l’armée de Khalid ibn Walid, combattit de toutes ses forces et fut tué. Lorsqu’on retrouva son corps, on ne pouvait même pas le reconnaître : il avait plus de 80 blessures sur lui et il s’était fait défigurer par ses ennemis, qui étaient enragés contre lui. Finalement, c’est la sœur du défunt qui le reconnut, à partir du bout de ses doigts.

D’ailleurs, cette femme, la sœur d’Anas ibn Nadr, avait perdu un enfant pendant la bataille de Badr, c’est donc le cousin d’Anas ibn Malik qui est mort durant cette bataille importante dans l’histoire de l’islam. Quand elle perdit son fils, elle alla voir le prophète et lui a dit : « Ô Messager d’Allah, je suis en deuil, j’ai perdu mon fils, dis-moi quelque chose qui me réconfortera ! Est-ce que mon fils est à Jannah [au Paradis] ? » Et le prophète répondit : « Il n’est pas au Jannah, il est à Jinâne (c’est-à-dire le pluriel de Jannah), et il est au Firdaws al-a’la [le plus haut degré du Paradis]. »

Encore une fois, nous voyons que toute la famille d’Anas s’est brillamment illustrée pour la cause de l’islam.

Qu’Allah les agrée tous.

Pour lire la deuxième partie de cet épisode, cliquez ici : La vie des compagnons – Anas ibn Malik – Partie 2 : la vie d’Anas ibn Malik

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